De quoi la crise arménienne est-elle le nom ?

Kohrvirab
Monastère Chor Virap devant le mont Ararat, Source : Wikipedia commons

Depuis quelques semaines, les événements politiques en Arménie aux allures de révolution de velours, font régulièrement leur apparition dans la presse internationale. Les médias français assurent une couverture a minima de l’évolution de la situation et ne proposent souvent qu’une analyse très sommaire. C’est donc pour nous l’occasion de vous proposer de faire un point sur cette république caucasienne méconnue, malgré sa position stratégique dans les enjeux géopolitiques régionaux. Nous espérons que cette courte réflexion permettra d’éclairer le regard du lecteur sur la crise actuelle.

Un enclavement géographique entre Moyen-Orient, Asie et Europe

Historiquement l’Arménie est un pays complexe aux multiples contradictions. C’est d’abord l’un des plus vieux États du monde, souvent qualifié de « premier royaume chrétien ». Mais dans sa forme actuelle, la République d’Arménie a connu une existence éphémère entre 1918 et 1920 avant d’être absorbée par l’ogre soviétique pour enfin acquérir son indépendance en 1991. Nous avons donc à faire à un jeune État d’ex-URSS ayant parfois du mal à s’émanciper de l’ombre portée par les puissances régionales voisines.

L’Arménie est contrainte par une topographie accidentée au cœur d’un massif montagneux sujet à une importante activité sismique. L’agencement des frontières participe à l’isolement du pays, car il est complètement enclavé entre la Turquie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Iran sans aucun accès à la mer. Ce territoire ne représente que la portion la plus congrue de l’Arménie historique. Le Mont Ararat, sommet sacré et symbole de l’identité arménienne est même aujourd’hui entièrement sous contrôle Turc.

La pression des voisins turcophones et sunnites (Turcs et Azéris) se fait d’autant plus ressentir que les relations diplomatiques avec ces deux pays sont inexistantes. Aucun vol ne relie directement Erevan avec Istanbul ou Bakou et l’Arménie est sujette à un blocus commercial touchant plus de 80% de ses frontières. Ces tensions sont le résultat de plusieurs décennies de rivalités régionales et culturelles, exacerbées lors du génocide de 1915 et ayant pris une tournure moderne à la fin des années 1980 avec le début du conflit pour le contrôle du Haut-Karabakh. Si un cessez-le-feu est d’ailleurs théoriquement en vigueur depuis mai 1994, la région connaît des affrontements réguliers et des épisodes de violence où le spectre de l’escalade vers une nouvelle guerre ouverte n’est jamais loin.

Cette situation a pour conséquences de contraindre l’Arménie à rentrer dans un rapport de quasi-dépendance avec sa frontière Nord, celle de la Géorgie et par extension de la Russie qui ne cache plus ses ambitions impérialistes sur la région, notamment depuis l’affirmation de son influence sur ses « marches » caucasiennes en 2008 (Ossétie du Sud et Abkhazie). Certes les relations avec l’Iran se sont améliorées ces dix dernières années, mais l’essentiel de l’approvisionnement et des flux commerciaux se font en direction du Nord.

L’ombre russe, héritage de l’URSS

Si les intentions de Vladimir Poutine ne font aucun doute en Syrie, il faut garder en tête l’ensemble des événements régionaux de ces trente dernières années pour comprendre l’ampleur de l’influence russe en Arménie. La classe politique arménienne a peu à peu accepté et entretenu une sorte de patronage de la part de la Fédération de Russie, perçue comme principale garante de l’intégrité nationale face aux velléités turques et surtout azéries. L’implication des Russes dans le conflit du Haut-Karabakh n’est d’ailleurs pas sans ambiguïtés en armant respectivement les deux belligérants (malgré les protestations régulières de l’Arménie). Toutefois, le regain de tensions dans la région séparatiste depuis l’internationalisation de la guerre civile syrienne a été analysé par certains observateurs comme une délocalisation des rivalités de deux puissances régionales (Turquie et Russie) vers un terrain neutre où elles peuvent s’affronter par États satellites interposés. Au-delà des différents sur le conflit syrien, le Haut-Karabakh constitue un enjeu économique majeur pour la Russie. En effet, Vladimir Poutine entend bien maintenir son monopole sur l’exportation du gaz russe à destination de l’Europe et n’envisage pas la possibilité d’être concurrencé par les fortes réserves azéries. Cette situation arriverait inévitablement si un gazoduc parvenait à voir le jour dans la région. On relèvera par ailleurs à quel point les démocraties occidentales ont conscience de ces enjeux et ménagent la dictature de l’Azerbaïdjan. Le soutien de la Russie au gouvernement arménien s’est donc amplifié tout au long de la dernière décennie avec un engagement particulièrement significatif depuis 2010 où des troupes russes patrouillent régulièrement aux frontières du pays, y compris dans les zones en tensions.

Vladimir Poutine y trouve bien sûr son compte en ayant placé la plus grande base militaire extraterritoriale de la Russie à Gyumri, une localité arménienne à quelques kilomètres des frontières turques et géorgiennes, et cela à « titre gratuit ». On compte également une base aérienne opérationnelle à Erevan disposant d’hélicoptères de combat et de MIG-29. Parallèlement, l’Arménie est l’un des membres principaux de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (le pendant russe de l’OTAN), ainsi que de la Communauté économique eurasiatique.

L’influence russe s’exprime donc en Arménie sous sa forme la plus brute, celle du hard-power d’un complexe militaro-industriel renaissant. Néanmoins, il ne faudrait pas négliger l’importance de la dimension historique et culturelle des relations qui unissent les deux pays. La Russie est la première terre d’accueil de la diaspora arménienne. Entre 1989 et 2004, le nombre d’Arméniens en Russie a quadruplé et la dynamique se poursuit dans un pays qui peine à contenir son émigration.

D’un régime semi-présidentiel à un régime parlementaire

On l’aura compris, les liens tissés entre les deux peuples sont forts et la classe politique ne cache pas sa proximité avec le Kremlin. Pour autant, l’Arménie a su ménager la chèvre et le chou en multipliant les signes de rapprochement avec les Occidentaux depuis son indépendance. Elle rejoint le conseil de l’Europe en 2001, entretien des relations cordiales avec l’Union européenne et des relations bilatérales importantes avec les pays abritant des contingents non négligeables de la diaspora (États-Unis d’Amérique, France, Canada…). Ce visage bicéphale des relations arméniennes se comprend aisément lorsque l’on se rend compte de l’impact de la diaspora sur l’histoire du peuple arménien. Le signe le plus évocateur de cette hétérogénéité culturelle est sûrement la cohabitation de deux langues, ou plutôt deux dialectes, l’un occidental (empruntant des mots à l’Anglais et au Français) et l’autre oriental (influencé par le Russe).

Cela témoigne également d’une opinion publique loin de représenter un bloc monolithique. C’est à l’aune de ces éléments qu’il faut se pencher sur le paysage politique arménien. Depuis le cessez-le-feu de 1994, les conservateurs dominent ce champ politique et dirigent le pays à travers diverses coalitions dirigées par le parti Républicain (HKK) avec ou sans le soutien des Libéraux pro-russes. L’opposition de gauche menée par le parti historique du Dachnaktsoutioun est exsangue et ne semble plus être en mesure de peser un poids décisif dans le jeu politique.

Le régime issu de la constitution adoptée à l’indépendance était semi-présidentiel, assurant à l’exécutif une marge de manœuvre importante et donnant beaucoup de légitimité à un président élu au suffrage universel. En 2008 Serge Sarkissian, auparavant Premier ministre et leader de son parti, est élu président de la République. Il est ensuite réélu en 2013 à ce poste. La constitution lui interdit cependant de briguer un troisième mandat consécutif. S’inspirant de Vladimir Poutine, il fait alors voter une réforme constitutionnelle transformant l’Arménie en régime parlementaire, faisant du Premier ministre, de facto, le chef de l’État. S’en suivent alors des élections législatives, émaillées d’irrégularités (achats de votes et intimidation d’électeurs), en 2017 qui voient le HKK arriver de nouveau clairement en tête. Serge Sarkissian devait donc prendre la place de Premier ministre à l’issue de son mandat présidentiel.

La renaissance de l’opposition libérale, vers une ouverture occidentale ?

C’est dans ce contexte qu’a émergé une opposition libérale se revendiquant davantage pro-européenne au sein d’une petite coalition (YELK) n’ayant récolté que 9 sièges aux législatives. L’un de ces élus, Nikol Pachinian, journaliste d’opposition de longue date, organise des mouvements de contestation en avril dernier. C’est en prenant appui sur une situation économique difficile et des revendications de plus longue date du peuple arménien (contre la corruption notamment), qu’il a réussi à rassembler bien plus largement que le seul corps électoral habituel des libéraux. La mobilisation a pris rapidement une ampleur inédite pour l’Arménie. L’arrestation arbitraire de M. Pachinian, à l’issue d’un simulacre de débat télévisuel, le 22 avril, a provoqué des réactions parmi les personnalités de la diaspora occidentale et d’immenses rassemblement ayant conduit à la démission de M. Sarkissian dans la journée du 23 avril.

Il est à noter l’importance du calendrier de ces événements qui interviennent à quelques heures des cérémonies de commémoration du début du génocide, le 24 avril 1915. Cet événement symbolique ponctue chaque année la vie politique du pays, rassemblant au-delà des frontières les Arméniens de l’intérieur et de la diaspora.

Nicole Pachinian se porte alors candidat au poste de Premier ministre, mais il n’obtient pas une majorité de voix derrière son nom à l’Assemblée nationale. L’opposant appelle à un blocage total du pays, des routes, mais surtout de l’aéroport international, ce qui sera décisif. Quelques jours plus tard, le HKK cède et le 8 mai, M. Pachinian finit par être élu Premier ministre.

Faut-il voir pour autant une rupture décisive dans la politique étrangère du pays ? Nikol Pachinian a en effet plusieurs fois affirmé son opposition à tout assujettissement à la Russie et a même évoqué par le passé l’idée de rompre avec l’Union Eurasiatique. Certains observateurs ont tôt fait d’établir un parallèle entre cette révolution de velours et les révolutions « de couleurs » ayant secoué divers pays satellites de la Fédération de Russie (Ukraine, Géorgie…) et dont le bilan est plus que mitigé. Or, cette comparaison, si elle semble justifiée, atteint rapidement ses limites. L’Arménie a besoin de la Russie pour ne pas perdre le Haut-Karabakh et pour se maintenir à flot économiquement.

Vladimir Poutine a encore une fois fait démonstration de ses talents et de son expertise diplomatique en se positionnant comme médiateur de la crise et non comme soutien inconditionnel de M. Sarkissian, pourtant son allié de longue date. Ce qui compte pour la Russie c’est de conserver son influence et ses bases stratégiques, qu’importe en définitive le régime politique ou le nom du chef d’État arménien. M. Pachinian a parfaitement conscience des enjeux et du rapport de force très déséquilibré. Il semble avoir tiré les leçons des échecs ukrainiens et géorgiens et est allé à la rencontre de M. Poutine dès le 14 mai, moins d’une semaine après son élection pour aller rassurer le Kremlin qui n’a qu’une exigence, celle de la stabilité. En revanche aucun pas n’a été réellement fait en direction des Occidentaux.

Il paraît donc difficile de prophétiser un réel changement issu de cette « révolution ». On peut oser espérer une lutte plus efficace contre le népotisme et la corruption, peut-être quelques améliorations sur le plan économique et social, mais l’équilibre géopolitique de la région n’est, pour l’heure, pas menacé. Le peuple arménien ne semble d’ailleurs pas dupe. Dix jours après l’élection de M. Pachinian, les manifestations se poursuivent et c’est le nouveau Premier ministre qui en appelle maintenant à « cesser toutes les actions de désobéissance civile ». Il n’est donc pas exclu que la situation politique continue à évoluer dans les semaines qui viennent. Quoi qu’il en soit, M. Pachinian s’est engagé à organiser de nouvelles élections le plus vite possible. Le rapport de force issu des urnes, si tant est que les élections se déroulent de manière régulière, nous dira s’il a réussi son pari.

Hugo Nadin

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