Résurgence du terrorisme Sahélien : une menace présente et durable

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Source : Ansary/malinet.net

Un ennemi invisible est pire qu’un ennemi qu’on voit” Roch Carrier

Principal risque sécuritaire à la fin des années 2000 et au début de la décennie 2010, Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) semble avoir disparu des signaux médiatiques. Il faut dire que l’appareil de communication de l’Etat Islamique/Daesh (EI) a remplacé la communication traditionnelle des groupes terroristes existants, et la nouvelle vague d’attentats dans le monde occidental a fait de l’EI le visage moderne du terrorisme. Avec les attentats de Paris le 13 novembre 2015, suivi des attentats de Bruxelles, et des différents actes isolés revendiqués postérieurement, l’ennemi désigné automatiquement est l’EI, et ce parfois avant même la revendication de l’acte terroriste.

Est-ce pour autant logique de fermer l’œil sur le Sahel, et oublier l’importance stratégique que revêt cette région ? Est-ce qu’AQMI a été complètement neutralisé par les différentes opérations militaires ? On oublie souvent que le terrorisme engendre des conséquences durables auxquelles il faut répondre de manière globale, et précise.

S’il est vrai que nous entendons moins parler de ce groupe terroriste, il n’en demeure pas moins vivant.

Un danger ancré dans l’espace sahélien

AQMI est une émanation du terrorisme algérien. Anciennement connu sous le nom du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), ce groupe a par la suite prêté allégeance à Al Qaida en 2006, et évolué pour devenir AQMI. Dès lors AQMI a eu pour vocation d’étendre son champ d’action sur la zone sahélienne et devenir un mouvement régional.

Les principaux buts étaient d’établir un Califat, de lutter contre les autorités étatiques et la présence occidentale. La France a souvent eu affaire à eux dans de nombreux cas de prises d’otages. Le paroxysme est atteint en 2013 lorsque des groupes djihadistes liés à AQMI coopèrent avec le mouvement de libération de l’Azawad (MNLA)[1] et attaquent le nord du Mali. C’est alors que la France lance « l’opération Serval » en juillet 2013 pour repousser ces offensives et lutter contre le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne.

Depuis le 1er août 2014, date de fin de « l’opération Serval »[2] au Mali, l’actualité autour du terrorisme au Sahel ne semble plus être une priorité.

À en juger par la couverture médiatique et politique, la France a réussi à aider le Mali à repousser les vagues de djihadistes, et la mission s’est soldée par des victoires décisives. La sécurisation du Mali et la mort du numéro 2 d’AQMI, Abou Zeid, ont été des coups importants portés à l’organisation terroriste.[3]

Cependant, AQMI n’a pas disparu et c’est pourquoi, à la suite de l’« opération Serval », c’est « l’opération Barkhane » qui est lancée.

Qu’est-ce que l’opération Barkhane ? Le Ministère de la Défense la définit comme « une opération conduite par les armées françaises. Elle repose sur une approche stratégique fondée sur une logique de partenariat avec les principaux pays de la bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Niger, et Burkina Faso »[4]. Les différents pays ont décidé de s’associer pour apporter une réponse régionale et coordonnée aux défis sécuritaires. Les principales missions de cette opération sont d’appuyer les forces armées des pays partenaires de la BSS dans leurs actions de lutte contre les groupes armés terroristes, et de contribuer à empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région.

L’opération Barkhane regroupe environ 3 500 hommes pour l’ensemble de la région Sahel, ce qui semble peu au regard du dispositif antiterroriste en métropole française, qui s’élève à 10 000 soldats pour « l’opération Sentinelle »[5]. Ce n’est pas seulement l’importance médiatique qui s’est tournée vers l’EI, mais aussi les capacités militaires françaises.

La persistance inquiétante du terrorisme au Sahel

Annoncée comme une fusion de sociétés, AQMI et différents groupes terroristes se sont réunis le 3 mars 2017 pour signer un accord de coopération. Dans une vidéo transmise le 1er mars 2017 à l’agence mauritanienne ANI, et par publication sur les réseaux sociaux, les principaux groupes du Sahel ont décidé de fonder une nouvelle entité : le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM). [6]

Ce nom n’est pas anodin. Il suppose que ce groupe terroriste agit dans les intérêts de l’Islam et de ses pratiquants afin de garder la confiance des populations de la région, et sécuriser leur capacité de recrutement. Cette appellation tend également à brouiller les pistes et à maintenir un amalgame récurrent : l’Islam et les musulmans sont liés au terrorisme djihadiste.

Cette « réunion » regroupe certains représentants des principaux mouvements terroristes parmi lesquels : Iyad Ag-Ghali, fondateur du groupe Ansar Eddine au Nord Mali ; Yahya Abu Al-Hammon, émir d’AQMI au Sahara ; Amadou Koufa, chef de la Brigade « Macina » ; Al Hasan Al-Ansari, bras droit de Mokhtar Belmokhtar du groupe Al-Mourabitoun, et Abdalrahman Al-Sanhaji « juge » d’AQMI.

Le commandement de ce groupe sera attribué à Iyad Ag-Ghali qui a prêté allégeance à Al Qaida. Cette fusion, symbole du retour d’Al Qaida au Maghreb et au Sahel, montre une volonté de renforcer sa présence sur le théâtre d’opérations sahélo-saharien. C’est aussi une confirmation de liens existants entre ces différents groupes terroristes, qui aujourd’hui s’officialisent en plein jour.

Cette annonce signifie qu’Al Qaida existe toujours face à l’État Islamique, qui prend de plus en plus d’ampleur dans la région sahélo-saharienne. L’EI est déjà présent en Libye suite à l’intervention militaire de 2011, et tisse de surcroit des liens forts avec Boko Haram [7]. À noter aussi l’avancée de l’EI au Sinaï, qui peut être interprétée comme une volonté de se renforcer en approchant l’Afrique du Nord.[8]

Cette présence de plus en plus marquée de l’EI dérange particulièrement AQMI, et pousse les groupes sahéliens à vouloir renforcer leurs positions actuelles, et étendre leur domaine d’action. La création de cette nouvelle entité a pour vocation de poursuivre cette compétition avec l’EI, et finalement repousser l’influence de ce dernier au Sahel.

Malgré les opérations Serval et Barkhane, le problème terroriste dans le Sahel est loin d’être résolu. Les groupes djihadistes sont toujours effectifs et cette fusion démontre les capacités de ces groupes à se mouvoir facilement sur le territoire, malgré les forces militaires présentes.

Cette nouvelle entité annonce une véritable lutte de pouvoir entre Al Qaida et l’État Islamique dans le contrôle du Sahel, sous le « regard spectateur » des différents États de la zone et des forces militaires en présence.

Accroissement probable de violences sur le territoire sahélien

Si les buts d’AQMI diffèrent de l’État Islamique, l’objectif est d’étendre une influence sur l’ensemble du territoire sahélien et de maintenir une assise régionale. La fusion avec les autres groupes terroristes de la zone est à la fois une démonstration de force, mais aussi une véritable inquiétude stratégique. En effet le Sahel est une zone particulièrement sensible, notamment au Sud avec la présence de Boko Haram, mais aussi à l’Est avec la Libye, véritable terrain d’entraînement pour les différentes mouvances djihadistes, dans lequel l’EI a trouvé certains points d’ancrage.

« Le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans » se lance dans une concurrence avec l’EI, et va probablement s’orienter vers une approche similaire dans leurs actions. L’EI a « révolutionné » le terrorisme djihadiste, par une communication moderne qui n’a rien à envier aux grosses productions cinématographiques, mais aussi par une violence extrême dans leur « modus operandi ». Cette violence dans la communication à une double vocation : créer la peur, mais aussi galvaniser et motiver les futures recrues. De nombreux djihadistes ont quitté les rangs d’AQMI pour l’EI à cause de cette nouvelle approche.

Le risque est de voir les groupes sahéliens concurrencer l’EI aussi bien sur le fond que sur la forme. La présence au sein de la fusion terroriste du groupe Al-Mirabitoune, auteur de l’attentat du Radisson Blu de Bamako le 20 novembre 2015, donne une indication sur une possible orientation stratégique de plus en plus violente. AQMI a également refait parler de lui lors de nouvelles attaques le 19 janvier 2017 à Gao. On dénombre plus de 60 morts lors de cette attaque suicide, dirigée contre des combattants de groupes armés, signataires de l’accord de paix au Mali.[9]

S’il semble qu’AQMI et ses groupes alliés ne soient plus sous la lumière médiatique, ils sont toujours actifs et se renforcent de plus en plus par des alliances régionales. Une concurrence mortifère avec l’EI est plus que probable pour garder le contrôle de la zone et pour continuer le recrutement de leurs effectifs djihadistes. La zone sahélienne n’est pas à négliger pour plusieurs raisons fondamentales : les différents États de la zone sont fragilisés et peinent à lutter contre les insurrections et les attaques djihadistes. Il n’est pas souhaitable pour l’ensemble de la zone que ces États tombent failli, et de ce fait, permettent une hégémonie terroriste sur la bande Sahélo-Saharienne. Et comme l’EI avance vers le Sinaï et que le GSIM cherche à s’étendre, l’Égypte pourrait être le théâtre d’un futur conflit entre ces deux entités terroristes.

Le risque est également humanitaire, car les civils sont à la merci de ses groupes. Ils sont sujets aux violences et ils font office de vivier de recrutement pour les terroristes. Il va sans dire que plus l’État central est faible et plus la tentation de rejoindre des groupes qui financent leurs hommes sera importante. Le risque sécuritaire peut aussi dépasser la zone sahélienne vu la proximité avec l’Europe. Si la concurrence pousse AQMI à imiter l’EI, il est certain que les intérêts et territoires occidentaux seront ciblés.

Il sera important de surveiller les prochains mouvements de ce nouveau consortium terroriste, et s’intéresser à leur modus operandi afin de déterminer l’orientation de leur nouvelle stratégie. Au vu de l’extension du champ d’action de l’EI, il est très probable que le GSIM va chercher à faire retentir son nom par des attaques d’envergure.

Malik Fenardji

— Notes de bas de page —

[1] Organisation politique et militaire touarègue crée en 2011. Active au nord du Mali, elle a pour objectif l’indépendance du territoire de l’Azawad.

[2] Opération destinée à soutenir les forces maliennes et repousser des groupes islamistes, plus ou moins proche d’AQMI, notamment Ansar Dine et Mujao dans l’Azawad – Site du Ministère de la Défense, Opération Serval

[3] AQMI confirme la mort d’Abou Zeid, LeMonde.fr avec AFP, 16 juin 2013

[4] Site du Ministère de la Défense, Opération Barkhane

[5] Site du Ministère de la Défense, Opération Sentinelle

[6] Madjid Zerrouky, Les groupes djihadistes s’unissent au Sahel, LeMonde.fr, 4 mars 2017

[7] Groupe terroriste extrêmement violent nigérien qui a prêté allégeance à l’EI le 7 mars 2015

[8] Aymeric Janvier, L’Etat islamique renforce son empreinte dans le Sinaï, LeMonde.fr, 1 mars 2017

[9] Mali : Aqmi revendique l’attentat suicide qui a fait au moins 60 morts à Gao, L’Express avec AFP, 19 janvier 2017

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