Nucléaire : chronologie d’un monde atomique

Initiée dès 1910 et prolongée par les travaux d’Otto Hahn et Fritz Strassmann en 1935, la recherche d’une énergie fondée sur la fission nucléaire a connu un tournant décisif au sortir de la Seconde Guerre mondiale avec l’explosion des deux armes atomiques, Little Boy et Fat Man, au-dessus des villes d’Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août 1945). Au-delà de la capitulation de l’Empire japonais, ce sont ses conséquences en termes de vies humaines, le traumatisme psychologique engendré par ses explosions[1] et ses répercussions sur la faune et la flore qui ont contribué à une remise en cause du paradigme de l’art de la guerre[2] [3].

Pourtant, si menaçante fut-elle, et ce, tant pour son utilisation que pour l’image de puissance militaire qu’elle renvoie, l’énergie nucléaire à des fins militaires demeure un objet de convoitise à la fin des années 1940.

La continuité du conflit, incarnée par la détérioration des relations entre les États-Unis et la Russie, pousse les États évoluant dans un monde devenu bipolaire, à contracter des alliances stratégiques en matière de défense. Ainsi sont respectivement créés l’OTAN en 1949 et le Pacte de Varsovie en 1955, par les deux puissances américaine et soviétique. C’est dans ce cadre que les États-Unis développent leur doctrine dite de « représailles massives » formulée par John Foster Dulles pour contenir la progression du communisme.

Fondée sur une politique du Roll Back ayant permis l’élection du Président Eisenhower en 1952, cette posture vise à réduire les dépenses militaires en concentrant l’effort industriel à la seule production d’armements nucléaires. Les représailles massives prévoient ainsi une réaction nucléaire en cas d’agression par l’URSS d’un pays membre de l’OTAN. Cette période d’équilibre de la terreur voit les deux puissances concurrentes s’enfermer dans une course à l’armement et développer, d’un côté, une psychose liée au déploiement d’armes de destruction massive, et de l’autre, un assujettissement dans la recherche de la primauté technologique.

Aussi, l’accès de l’URSS à la bombe H, l’arrivée au pouvoir du Président John F. Kennedy et la crise des missiles de Cuba, change la dynamique de ce conflit, chacune des puissances hégémoniques réalisant la capacité de son ennemi à pouvoir frapper l’autre sur son territoire.

De cette Destruction mutuelle assurée (DMA), se soustrait un calcul coût/avantage qui influencera la remise en cause du paradigme du « tout nucléaire » américain. C’est Robert McNamara, secrétaire général de la Défense du Président Kennedy qui formulera une nouvelle politique en cohérence avec la menace que représenterait tout conflit nucléaire avec l’URSS. En ce sens, la doctrine McNamara repose sur l’idée que toute tentative soviétique se verrait opposer une frappe nucléaire dont la puissance serait proportionnelle à la provocation initialement envisagée : la « riposte graduée ».

Si cette doctrine restera influente jusqu’à la fin du conflit, elle sera avant tout le résultat d’une stratégie d’intimidation de l’adversaire visant à éviter tout affrontement direct entre les États-Unis et l’URSS.

Finalement, la dissuasion nucléaire en tant que constante de la Guerre Froide, aura contribué à prévenir une prolifération de l’arme atomique à l’ensemble des pays désireux de l’intégrer à leurs arsenaux défensifs[4] – exceptions faites du Royaume-Uni, de la France, de la Chine, de l’Inde, du Pakistan, probablement d’Israël[5] et de la Corée du Nord – grâce, notamment, au développement d’une législation encadrant la transmission de la technologie nucléaire aux pays tierces, pour assurer, au travers du programme Atoms for Peace, des relations de stabilité entre les pays[6].

Photographer: Markus Gann - Fotolia Infographie : ©LaNouvelleChronique.com
Photographe : Markus Gann – Fotolia
Infographie : ©LaNouvelleChronique.com
Thomas Alves-Chaintreau

— Note de bas de page —

[1] Caractérisé par les propos attribués à Robert A. Lewis, capitaine de la US Army Air Forces, après avoir ordonné le largage de la première bombe atomique à bords du Enola Gay : « My God, what have we done? »

[2] Référence à l’intitulé de l’ouvrage du Dr. Bernard Pénisson, Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, 2013, ed. Ellipses

[3] Voir, à ce titre, André Glucksmann, Discours de la Guerre, 1967-1979, ed. Grasset

[4] Nous entendons ici que l’arme nucléaire est bien un outil militaire à titre défensif, mais elle devrait être qualifiée de semi-défensive, comme la Guerre Froide a pu le prouver, car elle suppose que les adversaires détenteurs de l’arme aient recours à un calcul risque + coût = avantage + bénéfice, pour pouvoir l’utiliser. Si la possession de l’arme est, par ailleurs, unilatérale, son utilisation n’évitera pas de lourdes conséquences en termes de perceptions extérieures et intérieures pour le pays détenteur.

[5] Non officiellement revendiqué.

[6] Pour les États-Unis il s’agit bien là d’une solution diplomatique pour contrôler la diffusion du nucléaire en obtenant l’adhésion entière de la communauté internationale – ce qui nous renvoie à la définition donnée par R. Cox dans « Social Forces, States and World Orders », à savoir la capacité d’un État à « proposer et à protéger un ordre mondial universel dans sa conception, c’est à dire compatible avec les intérêts des autres États ». À cet égard, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique est héritée de cette vision paroxystique de l’hégémonie américaine qui se traduit, pour les pays tiers, par la ratification du Traité de Non-Prolifération (TNP), accord régulant la recherche autour de l’énergie nucléaire, autrement dit une forme de « régime international(*)» fondé sur la coopération des pays, c’est à dire, ce que James Rosenau et E.-O Czempiel qualifieront de « mécanismes de régulation fonctionnant même s’ils n’émanent pas d’une autorité centrale(**).

(*) Au sens entendu par Robert Keohane et Joseph Nye dans Power and Interdependance, op. cit., p. 1, comme un ensemble de « normes, règles, et procédures qui gouvernent l’interdépendance dans différents domaines », et comme définit plus tard par S. Krasner dans Structural Causes and Regime Consequences. Regimes As Intervening Variables (1982) : « Les régimes internationaux sont des ensembles explicites ou implicites de principes, de normes, de règles et de procédures de prise de décision autour desquels les attentes des acteurs convergent dans un domaine donné des relations internationales ».

(**) J. Roseneau et E.-O Czempiel (eds), Governance Without Government, op. cit. p. 4

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