Iran : L’intervention occidentale dans l’effort nucléaire iranien

Source : Denis BaliBouse -Reuters
Source : Denis BaliBouse -Reuters

Depuis bientôt deux ans l’Iran est entré en négociation avec les autorités internationales pour statuer sur l’avancée de son programme nucléaire. Fin novembre le groupe 5+1 (Chine, États-Unis, France, Allemagne, Royaume Unis et Russie) était de nouveau réuni à Vienne, en Autriche, autour de la délégation iranienne et ce après de nombreux reports. Comme attendu, les discussions se sont de nouveau soldées le 24 novembre 2014 par un échec, si bien que les États-Unis ont annoncé leur report au 1er juillet 2015, laissant ainsi l’opportunité aux parties prenantes d’aborder la question avec de nouvelles attentes. Jeudi 11 décembre, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a annoncé la réouverture des négociations le mercredi 17 décembre[1].

Si la situation économique de l’Iran semble s’améliorer suite à l’allégement des sanctions, les contraintes qui ont pesé sur le pays sont d’autant plus de raisons, pour son gouvernement, de chercher une voie pour sortir de cette impasse politique.

Mais derrière l’épineuse question du nucléaire, la mobilisation internationale contre les avancées technologiques en la matière et les déclarations percutantes et agressives de la part des autorités iraniennes sous l’ère Ahmadinejad, les pays occidentaux ont-ils toujours tenu un message clair avec les iraniens ? Quelles sont les responsabilités communes des pays occidentaux dans l’obtention du nucléaire par l’Iran ?

Le programme Atoms for Peace

Le 2 décembre 1953, en pleine guerre froide, le président américain Eisenhower propose devant l’Assemblée générale des Nations unies le programme Atoms for Peace qui vise à assurer un contrôle sur le secteur nucléaire international en vue des risques de guerre totale que représente un monde bipolarisé Est/ Ouest.

Atoms for Peace prévoit un transfert de technologies à destination des pays désireux de se doter d’un programme nucléaire pacifique.

Dans le cadre de ce programme plusieurs pays s’intéressent aux possibilités que pourrait représenter la détention d’une source nouvelle d’énergie. C’est notamment le cas d’Israël et de l’Iran.

En 1957 un accord de coopération est trouvé entre le Mohammad Reza Pahlavi (le Shah d’Iran) et les États-Unis (à l’initiative de ces derniers), dans le but d’octroyer au pays du golfe persique un prêt d’uranium enrichis pour développer la technologie nucléaire.

En 1959 un nouvel accord entre les deux parties est conclu. Celui-ci décide de la création d’un Centre de recherche nucléaire à l’Université de Téhéran[2] et d’un « don » des États-Unis d’un réacteur 5MW dans le cadre d’Atoms for Peace.

En contrepartie, les pays bénéficiaires de ce programme s’engagent à ne pas utiliser la technologie nucléaire à des fins militaires et, de ce fait, sont obligés de se soustraire aux inspections régulières de leur installation par les organisations internationales compétentes.

1957 : Création de l’AIEA

C’est l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique qui, créée pour l’occasion en 1957, se voit confier la mission de surveillance des installations nucléaires. Sous l’égide de l’ONU, elle acquiert un droit de regard sur la « compatibilité des matières fissiles et (….) s’assure que le traitement chimique des matières irradiées n’ouvre pas la voie à une utilisation militaire »[3].

Pour les États-Unis il s’agit bien là d’une solution diplomatique pour contrôler la diffusion du nucléaire en obtenant l’adhésion entière de la « communauté internationale »[4].

Le Traité de non-prolifération

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Alors que de nombreux pays se dotent de l’arme nucléaire et réalisent leurs premiers essais, les États-Unis décident de proposer aux Nations unies un Traité de non prolifération nucléaire (TNP) afin d’encadrer plus fortement les pays détenteurs de l’arme atomique mais surtout d’empêcher les États non nucléaires de poursuivre leur recherche sur la voie de la militarisation de leur programme.

Présenté le 12 juin 1968, ce traité est directement signé par l’Iran le 1er juillet de la même année.

L’Iran ne souhaite pas pour autant s’effacer sur la scène internationale, ni reconsidérer sa place dans la région du Proche-Orient, mais, par sa signature du traité, envoie un signal fort vers les États-Unis (principaux fournisseurs d’uranium iranien) en soulignant que le pays s’engage à respecter les autorités internationales et de ses contrats commerciaux.

Néanmoins un rapprochement avec l’Europe se fait sentir grâce, notamment, à l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché nucléaire.

France : indépendance énergétique et autonomie militaire

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est un pays à reconstruire civilement (infrastructures) moralement (traumatisme de la guerre) et diplomatiquement (retrouver l’influence internationale perdue).

Le Général de Gaulle voit dans le nucléaire un moyen pour la France de retrouver son statut de puissance mondiale.

Pour assurer son indépendance énergétique, la France doit trouver le moyen de constituer un réseau d’énergie nationale.

Pour assurer son indépendance en matière de défense, la France doit développer un programme d’enrichissement d’uranium à des fins militaires.

À sa demande, les physiciens français cherchent à doter l’État d’une énergie civile et d’une force de frappe capable d’assurer l’autonomie du pays sur le plan international et ainsi prouver au reste du monde que la France reste une puissance mondiale malgré les traumas.

L’instauration d’un partenariat privilégié avec l’Iran

Georges Besse est chargé de superviser la construction d’un vaste complexe nucléaire à Pierrelatte. C’est la société Eurodif.

Pour être achevée, il est nécessaire de lier un partenariat avec un pays détenteur des liquidités suffisantes pour contribuer à la finalisation du réseau d’énergie, en échange de quoi, la France se chargera de l’approvisionnement d’uranium au futur pays associé.

À ses fins, le Général de Gaulle se rend en Iran en 1963. Il y souligne le rapprochement des peuples perses et français : « votre volonté de rester vous-même, simplement mais fermement, sans méconnaître bien entendu vos engagements, ni vos amitiés, cela conduit directement à l’attitude que la France adopte pour son propre compte ».

L’Iran devient alors partenaire désigné de la France dans ses ambitions nucléaires.

Crise pétrolière de 1974 et volonté d’indépendance militaire iranienne

En Juin 1974, en pleine crise pétrolière, Valérie Giscard Estaing reçoit le Shah d’Iran à Paris. Après une visite à la centrale nucléaire de Marcoule près d’Avignon, la commande de cinq centrales nucléaires par l’Iran et des accords concernant l’approvisionnement en uranium enrichi, le premier ministre Jacques Chirac, se rend en voyage officiel en Iran.

En deux jours un nouvel accord apparaît, l’Iran demande 10% d’Eurodif. Akbar Etemad, ancien résident de l’organisation de l’énergie atomique d’Iran, mène les négociations avec la France. L’Iran entre dans le capital d’Eurodif et obtient le droit d’enlever 10% de l’uranium enrichi produit. En échange, l’Iran prête un milliard de dollars à la France pour le développement d’Eurodif.

Avec cet accord, l’Iran, en passe de devenir la cinquième puissance militaire mondiale et évoque son droit légitime à détenir l’arme nucléaire.

« S’il est normal pour la France ou l’Allemagne d’obtenir des armements atomiques ou à hydrogène, l’Iran devrait-elle en être privée ? » s’interroge le Shah, soulignant que le pays n’est pas membre de l’OTAN et donc non garantie de protection pour assurer sa défense en cas de conflit militaire sur son territoire.

Alors que l’on pourrait penser que dans la région sa taille et sa puissance le justifient, les États-Unis considèrent que ces ambitions nucléaires ne sont pas acceptables.

Prendre une place plus importante dans la région se ferait directement au détriment des américains qui ont jusque lors conclu de nombreux accords économiques et énergétiques avec les puissances d’Orient.

L’influence de l’Iran s’étendrait dès lors des frontières de l’Inde à l’Afrique de l’Est, un rayonnement sur tout le Moyen-Orient élargi.

C’est à cette même période qu’une première révolte éclate en Iran : l’occidentalisation du pays et les dépenses outrancières du Shah contribuent à ce mécontentement.

La « Révolution islamique »  et ses apports

Le 1er février 1979, l’Ayatollah Khomeiny, guide religieux suprême (jusqu’à lors en exil en Irak) atterrit à Téhéran dans un avion affrété par la France et prend la tête de la révolution en cours.

La révolution iranienne se transforme en révolution islamique. A cette même époque l’usine Eurodif est en train d’être achevée, contribuant à l’indépendance énergétique de la France ; la tournure prise par les évènements en Iran gèle les projets de collaborations nucléaires entre les deux pays.[5] L’Iran dès lors qu’il gardait 10% du capital d’Eurodif entendait, faire valoir ses droits sur la production d’Eurodif pour le présent et pour le futur.

L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en France n‘arrange pas les relations entre les deux pays. Lorsque éclate le conflit irako-iranien, la France décide de soutenir l’Irak. En réponse, l’Iran vexé et se sentant trahi demande le respect des accords signés, le remboursement de près d’un milliard de dollars pour Eurodif, et la livraison d’uranium enrichi auquel il a le droit par contrat.

Refus immédiat de la France.

Vague d’attentats en France

Une campagne d’attentats frappe la France au printemps 1986. Revendiqué par un groupe terroriste au Liban, il demande systématiquement le règlement du contentieux Eurodif.

Laurent Fabius expliquera alors que les terroristes « cherchent à intimider la nation française et le gouvernement, mais qu’ils n’y arriveront pas, aucun ne cèdera au chantage effectué ».

Le 20 mars 1986, en France, François Mitterrand nomme Jacques Chirac comme Premier ministre et hérite de la gestion du dossier lorsqu’un nouvel attentat frappe l’Hôtel de ville de Paris. S’exprimant à ce sujet le Premier ministre français explique qu’il s’agit d’une guerre subversive.

L’Iran est soupçonné d’être derrière ces attentats qui continueront jusqu’en octobre 1986. Au total, cent-dix-huit blessés et onze morts sont comptabilisés.

Issue du conflit franco-iranien

Le 17 novembre les journalistes parlent de la libération d’otages prisonniers aux Liban, un versement de trois-cent-trente millions de francs serait dans le même temps effectué vers l’Iran (soit le tiers de la somme réclamée par l’Iran à la France).

Le même jour, le fondateur d’Eurodif, Georges Besse est assassiné par le groupe Action directe.

La question de savoir si cela est une coïncidence reste en suspend, mais bon nombre d’hypothèses vont dans ce sens.

André Giraud, ministre de la Défense, parle alors d’acte de guerre.

En décembre 1987, il reste toujours des otages français au Liban, la France rembourse une deuxième tranche du prêt Eurodif à l’Iran, mais refuse de livrer de l’uranium enrichi.

La crise des otages trouve son dénouement entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 1988, le 5 mai les deniers otages sont accueillis à Villacoublay par le premier ministre, Jacques Chirac. Son gouvernement propose à Téhéran « une participation directe au capital d’Eurodif, et des garanties politiques pour l’octroie sans restriction par le gouvernement français de licences d’exportation d’uranium d’Eurodif vers l’Iran ».

François Mitterrand est réélu et a pour priorité de régler ce différend avec l’Iran. Cela prendra trois années, mais en décembre 1991, la France et l’Iran signent un accord définitif de leur contentieux nucléaire, l’Iran est rétabli dans son statut d’actionnaire d’Eurodif avec les droits afférents, celui de retirer 10% de l’uranium enrichi par la société.

La République islamique décidera alors de poursuivre ses ambitions nucléaires, loin des États-Unis, loin de la France, mais avec la Russie.

Avec les attentats du 11 septembre 2001, les déclarations fracassantes des différents gouvernements islamiques contre Israël, et les provocations incessantes sur l’enrichissement du nucléaire à des finalités inconnues, l’Iran a continué seul à s’isoler sur la scène internationale. Ce repli a entraîné la dégradation économique du pays, une détérioration de son image à l’international et une méfiance accrue des organisations internationales.

Une question est du moins pertinente, pourquoi l’Iran voudrait-il de l’arme nucléaire ?

Thomas Alves-Chaintreau

——- Notes de bas de pages -——

[1] Agence officielle Irna

[2] Daniel Clairvaux, La liberté ou la mort, Le Nouvel Obs, 18 novembre 2013

[3] Daniel Clairvaux, La liberté ou la mort, Le Nouvel Obs, 18 novembre 2013

[4] Nader Barzin, L’Iran nucléaire, L’Harmattan, 2005

[5] François Scheer, ancien secrétaire général du quai d’Orsay entre 1988 et 1992

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