Crise Ukrainienne : L’Europe peut-elle réellement sanctionner la Russie ?

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Photo Dimitar Dilkoff – AFP

Vendredi 12 septembre, les nouvelles sanctions adoptées par les pays membres de l’Union européenne contre la Russie sont entrées en vigueur après leur publication au Journal Officiel. D’ordre économique, celles-ci ont pour objectif de contraindre le géant russe à cesser de soutenir les mouvements indépendantistes à l’origine des troubles dans l’Est de l’Ukraine. Jusqu’à présent, trois types de dispositions ont été adoptées.

Tout d’abord, les pays européens ont édicté une liste noire de cent dix-neuf persona non grata dont les avoirs sont gelés. De la même manière, les États-Unis et le Canada ont dressé une Black List qui rassemble plus de cent trente noms de personnalités russes et ukrainiennes soupçonnées de fournir un appui financier aux séparatistes de la région de Donetsk. Par ailleurs, ce dispositif concerne plusieurs entreprises dont les capacités financières ont été fortement réduites au cours des derniers mois. En effet, les trois principales compagnies pétrolières du pays – Rosneft, Transneft et Gazprom Neft – ainsi que trois sociétés du secteur de l’armement – OPK Oboronprom, United Aircraft Corporation et Uralvagonzavod – ne pourront dorénavant ni lever de capitaux ni souscrire d’emprunts sur les marchés européens. En fait, l’opération vise à bloquer la capacité de ces entités à financer leur dette. En revanche, le secteur gazier – dont l’Europe reste fortement dépendante – demeure épargné par ces sanctions. Enfin, les exportations vers la Russie de biens à double usage – civil et militaire – ont été interdites comme en témoigne la récente suspension de la livraison du navire Mistral par la France.

Les raisons du durcissement européen

Mis en œuvre dès publication, ce nouveau train de sanctions avait déjà été approuvé dès la fin du mois d’Août après que de nombreuses informations concernant des incursions russes en territoire ukrainien eurent été confirmées. En effet, des photos aériennes avaient alors révélé la présence d’un important convoi de camions blancs en provenance de Russie. Immédiatement, Kiev avait accusé son voisin de porter atteinte à sa souveraineté territoriale et appelé l’OTAN à mettre un terme à ce qui fut qualifié d’ « invasion » par le président Petro Porochenko. Selon le Kremlin, ce convoi n’aurait eu d’autre vocation que celle d’acheminer plusieurs tonnes d’aide humanitaire aux villes de Donetsk et Lohansk privées d’eau et d’électricité depuis plus d’un mois.

Face à l’intensification des combats dans l’Est de l’Ukraine, l’Alliance Atlantique – dont les membres s’étaient réunis d’urgence à Newport, au Royaume-Uni, les 4 et 5 septembre derniers – avait alors mis en garde les autorités russes quant à la possibilité de recourir au RAP (Readiness Action Plan). Ainsi, le secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen avait-il rappelé la capacité de l’organisation à déployer très rapidement plusieurs milliers de soldats si une nouvelle étape était franchie dans cette crise. Pour la nouvelle autorité ukrainienne, ce sommet exceptionnel avait donc représenté une occasion de souligner combien son rapprochement avec l’UE et son intégration à l’Alliance demeurent stratégiques alors que Vladimir Poutine semble nourrir l’ambition de reconstruire une « Grande Russie ».

Simultanément, les pays membres de l’Union européenne avaient décidé de mettre en œuvre de nouvelles sanctions économiques contre la Russie en commençant par renforcer et élargir les dispositions existantes.

Les effets attendus de ces dispositions sur l’économie russe

À constater l’attitude de défiance arborée par le chef de l’exécutif russe depuis le début de la crise ukrainienne, on peut à juste titre s’interroger sur les effets réels de ces sanctions économiques. Plus encore faudrait-il se questionner sur leur efficience, autrement dit sur le temps nécessaire pour qu’elles aient de véritables conséquences sur le conflit lui-même. Pour le comprendre, il est indispensable d’opérer un bref détour et ainsi se livrer à une rapide analyse du fonctionnement de l’économie russe.

Élevée au rang des puissances émergentes fièrement rebaptisées « BRICS », la Russie fonde sa croissance sur la consommation des ménages qui se trouve gonflée par la vente d’hydrocarbures. En effet, le secteur énergétique représente un levier crucial dans la mise en valeur du potentiel économique de ce géant qui s’est, en quelques années seulement, hissé au rang de premier producteur mondial de pétrole, damant ainsi progressivement le pion à l’Arabie Saoudite. En l’occur­rence, cette prouesse a été rendue possible grâce à la voracité des entreprises extractives qui, amplement soutenues par l’État, ont multiplié les acquisitions au prix d’un très fort niveau d’endettement qui constitue aujourd’hui le talon d’Achille de cette Success Story. Par conséquent, si les pays européens demeurent encore largement dépendants des approvisionnements d’une firme comme Gazprom par exemple, il n’en demeure pas moins que la compagnie reste quant à elle fortement tributaire des marchés européens qui lui permettent de financer sa dette. À moyen terme, cette arme apparaît donc comme un moyen stratégique pour l’UE de réfréner l’appétence russe en ciblant l’un des piliers de soutènement de sa croissance et cela alors même que l’économie nationale commençait déjà à présenter les premiers signes d’une entrée en récession avant le déclenchement de la crise ukrainienne.

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Sources : All News Pipeline

Signalons en outre que, dans un climat de tensions croissantes sur les ressources énergétiques – la raréfaction des gisements se trouvant aggravée par l’explosion de la consommation des nouveaux pays industrialisés –, l’heure est plus que jamais à la diversification des approvisionnements. Or, le chantage gazier ayant été utilisé à de multiples reprises par la Russie au cours de la dernière décennie, plusieurs stratégies ont été élaborées en vue de réduire ce niveau de dépendance. En témoigne le projet de gazoduc Nabucco en Turquie qui devrait permettre d’approvisionner les pays européens en gaz d’Asie centrale, de la Mer Caspiennne et du Moyen-Orient. Pour autant, la Russie est elle-même engagée dans un processus de rapprochement stratégique avec la Chine puisque Gazprom et la China National Petroleum Corporation viennent tout juste de signer un contrat d’un montant de 293 milliards d’euros pour la livraison d’un gazoduc sur trente ans.

D’autre part l’Europe constitue un important partenaire commercial pour la Russie dont l’économie rentière demeure structurellement dépendante des importations, notamment dans le secteur agroalimentaire. En la matière, si l’embargo décrété par le président Poutine au lendemain de l’annonce de nouvelles sanctions sonne comme une mesure de rétorque destinée à contrecarrer la puissance bruxelloise, il n’en demeure pas moins que celui-ci devra s’accompagner d’une recherche de nouveaux partenaires afin de satisfaire la demande intérieure.

En fait, la crise ukrainienne nous laisse aujourd’hui à voir combien les interdépendances complexes qui régissent les rapports entre les États sont à l’origine de nouvelles formes de conflictualités qui reposent dorénavant sur le recours à des armes étatiques non militaires. Dans cette course à l’intimidation et à l’usure, le rôle de l’Ukraine sera sans nul doute déterminant, car il lui faudra tenir cet énième écartèlement entre aspirations européennes et renvoi à son histoire commune avec la Russie dont Moscou n’a de cesse de rappeler qu’elle fut la première capitale du puissant Empire.

Valérie Le Brenne

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