La représentation du mouvement féministe dans la presse conservatrice

Source : Pixabay.com – BenediktGeyer

À l’été 2015, le mensuel Causeur publie un numéro dont la Une : La terreur féministe, vient illustrer une certaine diabolisation du mouvement féministe dans les médias proches de mouvance politique conservatrice (de droite et d’extrême droite). Alors que le féminisme est un sujet de plus en plus abordé, avec des angles de traitement offrant une large place au débat, de tels choix rédactionnels viennent interroger ses représentations.

Comme le montre Patrick Champagne, « le poids fonctionnel des médias de grande diffusion dans le processus final de production de l’information tend à devenir de plus en plus important » (La double dépendance, p.161) dans l’espace public. Ainsi, même si les journaux d’extrême droite sont adressés à un certain lectorat, ils contribuent à véhiculer une image négative des mouvements féministes venant ainsi renforcer la vision de ce lectorat. 

Par conséquent, nous allons nous demander comment la presse conservatrice produit et construit un système de représentation du mouvement féministe.

Afin d’y répondre, nous allons nous appuyer dans une large mesure sur la vision que certains magazines apparentés d’extrême droite, proposent. Nous verrons donc que le lectorat et l’éditorial répondent à des logiques d’influence réciproque, dans la continuité de ce que Paul Lazarsfeld nous indique : « une personne pense politiquement, comme elle est socialement ». Mais, comment sont-ils capables de s’approprier le féminisme et d’en modifier sa perception ? Enfin, une étude de la représentation du féminisme à travers différents articles apparaît être une nécessité. Cette analyse nous permettra de cerner les mécanismes à l’œuvre dans leur appropriation du féminisme et dans leur construction d’un système de représentation confortant un certain électorat.

I. Les médias, le lectorat et la fabrique des articles : logiques d’influences réciproques

A. Lectorat et enjeux d’audimat

Afin de comprendre la représentation des féministes et plus largement des mouvements féministes, il nous semblait important d’étudier les enjeux inhérents au lectorat ainsi qu’à la fabrique des articles. En effet, l’élaboration de tels articles répond à différentes logiques qui peuvent dès lors influencer l’orientation des articles produits dans ce type de médias.

Premièrement, une des variables les plus importantes est le lectorat. En effet, la production d’articles doit répondre à des enjeux d’audimat et correspondre à un certain lectorat, dans un but commercial de diffusion du média. Ainsi, afin de pouvoir vendre leurs journaux, les équipes d’éditorialistes produisent des articles et plus largement un journal qui répond aux attentes de son lectorat. L’étude du lectorat de ce type de médias et de ses attentes nous renseigne notamment sur la ligne éditoriale que les médias en question vont suivre. Les médias que l’on peut qualifier comme ayant une orientation d’extrême droite ont un lectorat qui présente certaines caractéristiques semblables. Pour la plupart des médias d’extrême droite que nous avons étudiés (Limite, Valeurs actuelles, Minute…), le lectorat se compose majoritairement d’hommes (322 000 Hommes contre 287 000 Femmes pour Valeurs actuelles), d’un certain âge, et appartenant à une classe sociale que l’on pourrait caractériser de « bourgeoise », mais également venant de milieux ruraux/provinciaux. Le profil type du lecteur du magazine serait « le Français bourgeois rural exerçant une profession libérale ». On observe notamment chez les médias les plus « radicaux »/« extrêmes » un lectorat principalement catholique pratiquant (notamment chez Action Française et Limite).

Du côté des bords politiques, en dépit du fait que certains évoquent un lectorat « éclaté », on observe que les lecteurs de médias dits « d’extrême droite » votent en grande partie à Droite/extrême droite. Chez Valeurs actuelles par exemple (les statistiques étant quasiment inexistant pour les autres journaux), en 2015/2026, 16% des lecteurs votent Nicolas Sarkozy, et 11% votent Marine Le Pen (ainsi que 8% pour Marion Maréchal Le Pen). Par ailleurs selon une enquête statistique de l’IFOP, 67% des personnes interrogées lisant l’hebdomadaire Valeurs actuelles votent à droite et 6% à l’extrême droite contre 3% seulement à Gauche (toutes gauches confondues)[1]. On remarque également une proportion non négligeable de personnes votant pour une liste sans étiquette politique (à hauteur de 23%). Cela semble justifier les dires de la direction du journal évoquant un lectorat « anti système » et « anti parti ».

Ainsi, on comprend aisément l’influence du lectorat sur la ligne éditoriale des journaux. En effet, au-delà de la production et de la diffusion de contenu, il s’agit de faire marcher « l’entreprise » et de bien vendre. S’illustrent alors les enjeux d’audimat qui a u conduire la rédaction de Valeurs actuelles à engager une étude auprès de son lectorat pour faire évoluer sa ligne éditoriale. Les résultats de cette enquête ont a priori démontré que les lecteurs souhaitaient d’une part « moins de politique politicienne et plus de société », mais dénoncent également le fait que le journal soit « un peu trop eau tiède » et préconisait que l’équipe de rédaction soit davantage « radicale dans ses opinions ».

La mise en place de cette enquête nous renseigne sur plusieurs sujets : d’une part sur les enjeux d’audimat et le journal. La réalisation de cette enquête montre une volonté de faire évoluer le journal pour qu’il convienne au lectorat et par extension qu’il se vende mieux. Or, cette technique a, a priori, fonctionné puisque l’on observe une hausse non négligeable des ventes du journal depuis son tournant « radical ». Les ventes ont en effet augmenté de 5% entre juin 2015 et juillet 2016 (124 000 exemplaires). Il est néanmoins nécessaire de garder à l’esprit que cette hausse est due à la curiosité du lectorat et qu’elle est donc de courte durée. Les enjeux d’audimat sont des enjeux d’argents qui vont avoir des effets concrets dans la production d’outils de sondage.

Ainsi, l’incidence du lectorat sur l’élaboration de la ligne éditoriale semble importante. L’équipe éditoriale va donc chercher, entre autres, à satisfaire les attentes de son lectorat, mais également à capter d’autres lecteurs et élargir son lectorat. Il est aisé de distinguer le rapport entre le lectorat et la vision du féminisme et des féministes diffusée. En effet, le lectorat des journaux se rassemble autour de valeurs communes portées par les partis politiques, la religion, la classe d’appartenance, etc. Ces valeurs communes, notamment sur les sujets de société, sont ainsi retranscrites dans les articles des journaux.

Dans la presse que nous avons étudiée, nous observons une tendance particulièrement hostile aux mouvements féministes et aux féministes en général qui s’opposent radicalement aux valeurs portées par ce lectorat en question. Ce phénomène est notamment exacerbé sur les questions sociétales telles que la PMA, l’avortement, le mariage pour tous… Autant de débats repris et stigmatisés par ces journaux. D’une part, certains médias s’opposent farouchement aux mouvements féministes, à l’image de Valeurs actuelles avec des articles comme “Quand Libération encense une militante féministe qui revendique détester les hommes” ou “Comment les féministes retournent le coronavirus à leur profit”, mais également certains articles proposés par Action française 2000. D’autre part, certains journaux tentent eux de capter de nouveaux lecteurs : c’est le cas de la revue Limite (Bio Conservatrice, d’inspiration chrétienne, animée par de « jeunes intellectuels chrétiens conservateurs de droite ») avec sa Une « Le féminisme intégrale » défendue par Marianne Duranon qui considère qu’ « on ne peut pas défendre les femmes tout en niant la différence des sexes, lutter pour l’égalité salariale sans prendre en compte la spécificité de la grossesse, proclamer “mon corps m’appartient” sans dénoncer le trafic d’ovules et d’utérus qu’implique l’extension des PMA, etc. ». Par cette « ouverture », la revue semble vouloir attirer et diversifier son lectorat.

B. La fabrique des articles

Cependant, le lectorat est loin d’être la seule logique à laquelle répond la production d’articles anti-féministes. Ces médias adoptent certaines stratégies ayant plusieurs vocations et effets.

On remarque notamment une stratégie de mise en Une qui reflète une certaine temporalité des événements. La Une de Valeurs actuelles “Comment les féministes sont devenues folles” est publiée après les manifestations des 7 et 8 mars 2020 marquées d’une part par des violences (de la part des forces de l’ordre), mais également par une forte affluence lors de la manifestation du 08 mars. On y observe des enjeux symboliques de représentation du mouvement. De prime abord, le magazine oriente l’angle de traitement qu’il veut donner à cet événement. Ces choix rédactionnels s’illustrent par l’image de couverture proposée, mais aussi par le titre accrocheur. On observe également ce phénomène dans les Unes de Causeur et l’utilisation d’images “vintage” représentant des femmes exerçant une “activité violente – tronçonneuse & tirage de cheveux”. On voit que ces journaux donnent un certain sens : le sens que les journaux donnent au message en question ne relève pas uniquement de son intitulé, mais dérive également de sa réception.

Nous en avons l’illustration avec l’article de Valeurs actuelles sur le blocus féministe du 9 mars 2020 à l’Université Paris 8. En effet, dans cet article, Valeurs actuelles, pour démontrer leur perception de cet événement, relayent les tweets de ses organisateur.rices, mais aussi en ne lésinant pas sur les moyens pour discréditer le mouvement et souligner son caractère radical. Ils relaient notamment la réponse soi-disant “agressive” du compte “P8 en lutte” à un tweet dénonçant le blocus. Le but étant ici de mettre en avant le caractère radical et incorrect de cette mobilisation, ils déclarent ainsi ironiquement que cette réponse est « Une certaine idée de la liberté d’expression et du débat démocratique ».

II. Les mécanismes à l’œuvre dans l’appropriation du féminisme par la presse d’extrême droite. 

A. L’Antiféminisme à l’œuvre

Afin de satisfaire les attentes de leur lectorat, la presse conservatrice et d’extrême droite répond à un discours antiféministe bien précis. Elle estime premièrement que l’égalité tant clamée par les mouvements féministes est déjà atteinte. Il importe que l’homme comme la femme reste ancré dans un schéma préalablement construit, car leur nature de femme ou d’homme détermine leur aptitude, leurs intérêts, leur physiologie. Selon ce discours, leur différence d’attitude et de comportement s’explique par l’essence et non par la socialisation. Ici, il y a l’idée d’une opposition entre la bonne féministe et la mauvaise. Là où la bonne défend l’ordre traditionnel et le système patriarcal, la mauvaise est animée par une colère qui décrédibilise sa parole. Cette opposition, la presse d’extrême droite la nourrit à travers des portraits de femmes : à la “polémique” Alice Coffin qui “se présente sans ambiguïté comme lesbienne” s’oppose la “philosophe” Élisabeth Badinter ou “l’actrice” Catherine Deneuve qui prennent “leur distance avec le mouvement MeToo” et rejettent “un certain féminisme qui exprime une haine des hommes”. La presse d’extrême droite met alors en avant un nouveau féminisme. Celui-ci dénonce le “faux” féminisme, c’est-à-dire celui qui aboutit selon ces magazines à une victimisation de la femme, à une diabolisation des hommes et qui met surtout à mal les valeurs patriotiques de notre chère France. En effet, à la manière de Valeurs actuelles, les journaux d’extrême droite insistent sur la complémentarité homme/femme et annihilent toute revendication contre le patriarcat. Ce dernier est même fantasmé : niant toute domination masculine, il met l’accent sur le charme et le physique des femmes qui influencent les hommes et les dominent.

De plus, le discours anti-féminisme de ces journaux dénonce également ce qu’Élisabeth Badinter appelle un “féministe victimaire”. Le journal en ligne Causeur est  fondé en novembre 2007 et revendique une forme de pluralisme comme l’illustre son slogan : «  Surtout si vous n’êtes pas daccord ». Il revendique de publier des articles polémiques qui vont à l’encontre de ce qu’ils décrivent comme : «  le prêt à penser médiatique ». Toutefois, il se présente comme étant inclassable, mais on y trouve une ligne éditoriale majoritairement conservatrice et souverainiste. Ainsi, selon Le Monde, Causeur est « une revue vendue à 10 000 exemplaires volontiers réactionnaire et ouverte aux infréquentables jusque dans son capital ».

Ce journal a notamment été vivement critiqué pour sa revue anti-féministe datée de 2015 et intitulée : “Face à la terreur féministe”. Plus récemment, en novembre 2017, le journal titrait « Harcèlement féministe : Arrêtez la chasse à l’Homme » en réaction au mouvement Balance ton porc qui a eu lieu en 2017. Dans ce numéro, un article intitulé un “Habeas Porcus” est illustré d’une image où plusieurs femmes armées traînent un homme souffrant ligoté, avec pour légende: « Avant même que la justice s’en mêle, les magistrates de #balancetonporc ont déjà condamné l’ensemble de la gent masculine. Quand il s’agit de stigmatiser tous les hommes, les féministes n’ont pas peur de l’amalgame. » Cet inversement des rôles répond de nouveau à un schéma classique du discours antiféministe et renforce l’idée d’un “féminisme victimaire”. Florence Rault dans son article “Accusés, couchez-vous !” dénonce ce qu’elle appelle un “féminisme délateur”. Elle écrit que “Déjà, avec l’affaire Sauvage, les dérives du féminisme avaient permis de transformer une meurtrière en victime. Ses partisanes vont jusqu’à vouloir instaurer une prétendue « légitime défense différée », c’est-à-dire un permis de tuer.” F. Rault fait ici une comparaison entre la légitime défense pour les violences conjugales et un permis de tuer afin de diaboliser cette proposition de loi. 

On voit ainsi, que les journaux d’extrême droite tentent, à travers notamment la diffusion d’images diabolisant les féministes, de construire un discours distinguant un “nous” en danger face à un “elles” menaçant.

B. Le travail des mots

La Une du magazine d’actualité Valeurs actuelles datée du 12 mars 2020 nous permet d’analyser précisément les stratégies employées dans la représentation du féminisme et des féministes. En effet, dans cette Une titrée “Comment les féministes sont devenues folles ?”, Valeurs actuelles brosse une description des symptômes de “la” féministe. À la question “ À quoi les reconnaît-on ?”, le magazine répond “Elles censurent notre culture, insultent la police, fantasment le ‘patriarcat’, s’assoient sur la présomption d’innocence, dégradent la langue française, préfèrent le foot féminin, demandent l’égalité aux WC, cassent l’ambiance en soirée“. Ici, le journal donne une représentation du féminisme où l’agressivité et l’excès en sont les clefs de voûte. Les mots sont choisis avec précision, nous avons notamment pu relever un champ lexical de la guerre à travers différents articles : « éliminer », « la haine des hommes », « espace safe », « armé », « l’ennemi des femmes », « au pays horrifique du nihilisme »; « exacerbation des tensions sociales », « terrorisme », « les nouvelles harpies », comme si un combat devait être mené contre les féministes, seules responsables de la segmentation de la société.

De plus, l’adjectif “folle” revient sans cesse et s’enracine dans la tradition de la féministe hystérique. Effectivement, les références à la psychiatrie forment un argument classique des discours antiféministes depuis le XIXe siècle. Certains articles sont titrés “Féministe en folie”, “C’est pas dans la rue qu’il faut aller, c’est en psychiatrie” : les anti-féministes pathologisent la cause féministe parce qu’ils la jugent “contre-nature”. L’hystérie comme “la maladie classique des femmes” (Jane Ussher) fait du corps féminin une source de pathologie. Chaque démonstration considérée comme trop vive, chaque comportement jugé excessif est apparenté à une manifestation de la maladie des “hystériques”. Au cours de l’histoire, les femmes ont été stigmatisées, calomniées, enfermées, et même brûlées au nom de cette folie. Par ailleurs, dans une thèse de médecine datée des années 1870, le terme féministe apparaît pour la première fois : il y est synonyme de pathologie médicale. Effectivement, cette rhétorique antiféministe n’est pas nouvelle : Louise Michel, grande Figure de la Commune, est attaquée et moquée dans les journaux de l’époque afin de discréditer ses propos et ses idées. En 1881, Le Gaulois parle de « l’hystérique Louise ». Il y a donc à l’époque tout un discours et une rhétorique dans certains journaux qui visent à pathologiser et tentent de diaboliser et discréditer les propos de Louise Michel et son action (voir : Sidonie Verhaeghe, Louise Michel, féministe : analyse d’une opération de qualification politique aux débuts de la IIIe République).

D’autre part, le journal Valeurs actuelles souligne également la violence du mouvement. La Une du 12 mars fait suite à la journée internationale des droits des femmes (8 mars) et à la manifestation en non-mixité du 7 mars au soir qui s’est achevée par des altercations entre militantes féministes et policiers (9 interpellées, 7 placées en garde à vue). Le journal s’insurge contre le slogan scandé en manifestation : “Un mec, une balle : justice sociale” qu’il qualifie d’être un “appel au meurtre”. La violence du mouvement féministe s’inscrit dans des expressions telles un “tournant sectaire et violent” ou “d’agressivité et d’outrance”. La sexologue Thérèse Hargot, évoquée régulièrement par le magazine, écrit dans le dossier que : “La féministe 2020 vit dans la colère, la peur et la haine. Mais une attitude revancharde et victimaire ne résout rien. Seuls des propos dépassionnés, justes et posés peuvent apporter un changement sociétal profond”.

On voit ainsi que les journaux à tendance d’extrême droite tentent, à travers un certain vocabulaire brutalisant et la diffusion d’images diabolisant les féministes, de construire un discours distinguant un “nous” en danger face à un “elles” menaçantes. Pour lutter contre un féminisme qui a gagné d’une certaine façon une légitimité sociale, politique et normative, ils l’attaquent en introduisant l’idée que le féminisme a déjà atteint ses objectifs et qu’il nie des droits aux hommes.

C. L’appropriation du féminisme à travers l’intersectionnalité des haines (étude sur le “fémonationalisme”)

La presse apparentée aux idées d’extrême droites préfère également se focaliser sur des thématiques anecdotiques comme l’écriture inclusive (cf : Causeur,  “Écriture inclusive: une obsession pathologique”) ou le sexisme dans la pub et ne traitent les violences subies quotidiennement par les femmes (harcèlement de rue) que pour mettre en avant l’origine extra-européenne des agresseurs. Effectivement, les discours antiféministes se situent à l’intersectionnalité des haines et appuient en parallèle un discours islamophobe, homophobe ou encore transphobe. La presse d’extrême droite se réapproprie une nouvelle vision du féminisme afin de conforter son lectorat. Par exemple, on retrouve certains invariants de lutte comme les violences faites aux femmes : cependant, l’approche est tout autre, car elles sont par exemple rapportées à l’émigration. Selon elles, beaucoup de cas de harcèlements et d’agressions recensés sont commis par “ces populations”.

Sara Farris, sociologue et féministe marxiste, parle du “fémonationalisme” qu’elle définit comme ce qui renvoie “à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam et à la participation de certaines féministes, à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence”. Valeurs actuelles, illustre pleinement ce fémonationalisme comme on peut le voir à travers de nombreux articles “Le collectif Némésis dénonce le silence des féministes après le viol dune femme par un migrant” ou “Qui est Némésis, le collectif anti-immigration ?”.

Il s’agit là de mettre en avant une poignée de militantes féministes apparentées à l’extrême droite qui dénoncent les pratiques religieuses islamiques patriarcales, la soumission et la passivité des femmes musulmanes, revendiquent l’interdiction du voile… L’utilisation de ce collectif par la presse d’extrême droite permet également de présenter des tensions internes ou paradoxales aux mouvements féministes. Valeurs actuelles cite un communiqué de Némésis : « Ce samedi, vous nous l’avez prouvé, ce n’était pas ‘Nous toutes’, c’était contre toutes les femmes qui ne rentrent pas dans votre système de valeurs ».

L’idée est ici de créer une fragilité, une fragmentation du mouvement sans doute pour le décrédibiliser et éviter de rallier de nouveaux individus à sa cause. Il est aisé de remarquer que la plupart des journaux ayant consacré plusieurs articles à ce collectif, sont quasiment tous des journaux apparentés à la droite ou l’extrême droite (Paris Vox, Valeurs actuelles, Causeur, etc). En diabolisant les personnes racisées et en mettant en avant dans une large mesure certains groupes féministes (majoritairement blancs), la presse nourrit le fémonationalisme. Il y a l’idée ici que pour promouvoir l’égalité homme/femme il faut combattre l’islamisme radical en interdisant par exemple la commercialisation du hijab de running jugé comme signe patriarcal plus dangereux que d’autres signes.

Ainsi, la presse que nous avons choisi d’étudier a su s’accaparer du féminisme en le vidant de son contenu initial et, par la suite, en modifiant sa réception. Pour ce faire, nous avons pu constater que le travail de production d’un nouveau discours sur le féminisme doit d’abord passer par un accaparement d’un audimat susceptible d’adhérer voire même, de renforcer les valeurs véhiculées. La presse d’extrême droite a, de fait, débuté une déconstruction du féminisme passant par la diabolisation des féministes et une décrédibilisation de leur discours. Cela leur a permis d’en reconstruire un nouveau, plus en accord avec leurs « valeurs »  et qui peut s’incarner par exemple dans le fémonationalisme. Ce que l’on peut également retenir c’est qu’au-delà de la ligne éditoriale du média ou le sujet exploité, il existe des mécanismes communs d’appropriation et de modification de la perception d’un thème choisi. Une même information peut être traitée différemment, cela dépend de l’angle de traitement opté : parfois, l’angle choisi peut être plus idéologique comme au sein des articles d’extrême droite qu’on a pu étudier. Le féminisme en a d’ailleurs subi les conséquences.

Violette Barriquault, Jeanne Bernard, Mathilde Briard, Anaïs Roinson

Bibliographie

Alain Auffray, Dominique Albertini et Jérôme Lefilliâtre, Entre droite et extrême droite, «Valeurs actuelles» n’a «pas de chapelle», Libération, 06 octobre 2016

Christian Delporte, Claire Blandin, François Robinet, Histoire de la presse en France, La fabrique de l’événement ou l’accélération de la fabrication des nouvelles, éditions Armand Colin, Collection U, p. 352, 2006

Daoud Boughezala, Harcèlement féministe, arrêtez la chasse à l’Homme, Causeur, 7 Novembre 2017

Jean-Marie B., Au nom des droits des femmes ? Fémonationalisme et néolibéralisme, Mediapart, 23 novembre 2017

Judith Carreras, Nouvelles droites et anti féminisme, Inprecor, n° 670-671 janvier-février 2020

Mickaël Fonton, Comment les féministes sont devenues folles ?”, Valeurs actuelles, 12 mars 2020

Vincent Trémolet de Villers, Marianne Durano: «Défendre un féminisme qui considère la femme entièrement», Le Figaro.fr, 20 octobre 2017


[1] https://www.ifop.com/publication/analyse-du-vote-au-premier-tour-des-elections-municipales-en-fonction-des-habitudes-medias/

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